Parlons peu parlons Science

Un colocataire pas si « bête »

Le bison d’Europe

mardi 20 novembre 2018 par Rédaction de Parlons peu parlons Science

Par Amandine Ramos.

Qui n’a jamais vu ces scènes de western dans lesquelles cowboys et indiens se livrent une bataille sans merci au milieu des plaines où paissent plusieurs centaines de bisons d’Amérique ?

On en oublierait presque l’existence de leurs cousins européens qui partageaient pourtant le territoire de nos ancêtres dès la préhistoire. Ce n’est que dans les années 1920 que l’espèce disparaît totalement à l’état sauvage. Pourtant plusieurs pays ont la volonté de sauver le bison d’Europe, l’une des espèces emblématiques des écosystèmes européens. Comment lui permettre de retrouver des effectifs viables ? L’idée est de renforcer les mesures de conservation [1] !

Aujourd’hui, cet herbivore entame son grand retour sur son territoire d’origine, et tente de se faire une place dans notre société moderne. Son existence est peu connue et son mode de vie reste encore mystérieux. Sous ses airs calme et tranquille se cache un animal social très bien organisé. Partons à la rencontre de ce colocataire européen d’un autre temps !

Bison des plaines d’Amérique (à gauche) et bison d’Europe (à droite)
© Larousse

La vie en groupe : une organisation bien « rodée »

Le bison d’Europe est un animal grégaire, vivant dans des groupes d’une vingtaine d’individus. L’unité de base est appelée le « groupe mixte ». Elle est composée de femelles adultes, de leurs veaux, et d’individus adolescents des deux sexes [2].

Quant aux mâles adultes, ils ont trouvé le bon filon : loin d’être de parfaits gentlemen, ils ne côtoient les femelles qu’à l’automne pour générer une descendance. Ils mènent une vie solitaire le reste de l’année, loin des contraintes que la paternité exige. Il leur arrive aussi de former des groupes de célibataires qui leur permettent d’exercer leur force entre partenaires de même stature. La ségrégation des sexes présente de nombreux avantages, notamment parce que mâle et femelle ont des modes de vie différents qui rendent la cohabitation compliquée à long terme. En s’associant à des congénères ayant des besoins biologiques similaires, chaque individu répond plus facilement à ses propres besoins [3].

De récentes découvertes sur la formation des groupes chez le bison d’Europe ont été réalisées. En étudiant en détail le réseau social d’un troupeau de bisons en semi-liberté, des chercheurs ont montré que les animaux ne s’associent pas avec leurs congénères de façon aléatoire [4].
Bien au contraire, les membres d’une famille ou d’un cercle amical restent spatialement proches, formant ainsi des sous-groupes bien distincts au sein du groupe mixte. Lorsque ce dernier vient à se diviser, ces associations préférentielles, elles, perdurent. Dans un milieu où la survie est une préoccupation constante, cette flexibilité sociale permet aux individus de limiter la compétition tout en conservant la protection et le soutien du reste du groupe en formant des sous-groupes d’apparentés. Pas bête la bête !

La démocratie s’invite au menu !

Vivre en collectivité n’est pas tous les jours chose aisée. Pour que cela fonctionne, il est nécessaire de maintenir la cohésion de groupe. Compromis et consensus sont donc à la carte ! Mais s’il est facile de concevoir ces concepts chez Homo sapiens, il est moins évident de se le représenter chez les animaux. Et pourtant…

En 1968, Hans Kummer, un zoologiste suisse de renom, décrit chez le babouin hamadryas un comportement pour le moins fascinant : au moment de quitter leur site de repos, plusieurs mâles adultes s’assoient en périphérie du groupe et s’orientent vers la destination de leur choix. D’autres individus viennent alors progressivement s’assoir derrière eux, formant plusieurs colonnes de taille variable. La direction finale du départ de la troupe est celle de la colonne qui compte le plus d’individus [5]. De cette observation scientifique est né le concept du « comportement de vote ».

Mais qu’en est-il du le bison d’Europe ? En premier lieu, les individus se regroupent, ce qui facilite l’échange d’information et permet de n’oublier personne au moment du départ. Se met ensuite en place un étrange ballet : à l’image des babouins, chaque bison s’oriente dans la direction de son choix, celle de la file comptabilisant le plus d’individus étant, dans la majorité des cas, empruntée par l’ensemble du groupe.

Contrairement aux idées reçues qui veulent que les grands herbivores se déplacent en groupe par simple imitation collective, les bisons seraient capables de se concerter et de prendre une décision commune en suivant l’avis de la majorité. Un tel comportement est essentiel au maintien la cohésion sociale qui est, rappelons-le, un bouclier de survie indispensable à toute espèce proie qui se respecte [6]. Ainsi donc, la démocratie est loin d’être l’apanage de l’Homme !

Comportement de vote chez le bison d’Europe © Amandine Ramos.

Y a-t-il un leader parmi les bisons ?

Lorsqu’un départ est finalement déclenché, les processus démocratiques semblent là encore de la partie. En effet, chaque membre du groupe, qu’il soit jeune ou vieux, mâle ou femelle, a la possibilité d’initier un déplacement et d’être suivi avec succès par ses congénères. Il n’y aurait donc pas de véritable chef de file chez le bison d’Europe, mais un partage de ce statut dans le groupe. Malgré tout, certains individus sont de meilleurs leaders que d’autres et endossent préférentiellement ce rôle clé [7].
C’est le cas des femelles adultes les plus âgées, comme les matriarches chez les éléphants. Cette prise de fonction tient en leurs grandes connaissances et expérience de leur environnement ; elles sont notamment plus aptes à guider leur troupeau jusqu’à une ressource alimentaire rare ou un point d’eau tout en évitant les sites prisés par les prédateurs. De plus, de part leur vieil âge, elles ont de nombreuses et solides relations sociales faisant d’elles des figures de « référence » pour leurs congénères.


Déplacements de groupe initié et mené par une femelle adulte © Amandine Ramos.

Et si ces vieilles dames restent modestes quant à leur pouvoir fédérateur, c’est qu’elles ont en retour, elles aussi, besoin des autres et de la protection du groupe. La vie collective des bisons est donc un système savamment orchestré où un équilibre entre décisions individuelles et collectives s’impose naturellement. De quoi inspirer le fonctionnement de notre propre société ?

[1Pucek, Z. ; Belousova, I. ; Krasinska, M. ; Krasinski, Z. ; Olech, W. Status survey and conservation action plan : European bison. IUCNSSC Bison Spec. Group–Gland IUCN 2004.

[2Krasińska, M. ; Krasiński, Z. A. European Bison : The Nature Monograph ; Springer Science & Business Media, 2013 ; ISBN 978-3-642-36555-3.

[3Ruckstuhl, K. E. Sexual segregation in vertebrates : proximate and ultimate causes. Integr. Comp. Biol. 2007, 47, 245–257, doi:10.1093/icb/icm030.

[4Ramos, A. ; Manizan, L. ; Kemp, Y. J. ; Rodriguez, E. ; Sueur, C. The social network structure of a semi-free roaming European bison herd (Bison bonasus). Behav. Processes. In revision.

[5Kummer, H. Social organization of hamadryas baboons ; a field study. 1968.

[6Ramos, A. ; Petit, O. ; Longour, P. ; Pasquaretta, C. ; Sueur, C. Collective decision making during group movements in European bison, Bison bonasus. Anim. Behav. 2015, 109, 149–160, doi:10.1016/j.anbehav.2015.08.016.

[7Ramos, A. ; Manizan, L. ; Rodriguez, E. ; Kemp, Y. J. ; Sueur, C. How can leadership processes in European bison be used to improve the management of free-roaming herds. Eur. J. Wildl. Res. 2018, 64, 18.


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