Parlons peu parlons Science

Qui a peur du grand méchant requin ?

Par Mathilde Monachon.

Si, comme moi, vous avez vu Les Dents de la Mer, il est fort probable que vous ne puissiez pas vous empêcher de vous retourner durant vos baignades estivales. Et même si vous n’avez pas visionné ce film, il serait étonnant qu’un petit tête à tête avec un requin ne vous inquiète pas. Il arrive que certains, assoiffés de sensations fortes – les plus téméraires d’entre nous - s’engagent dans une petite descente en cage dans l’immensité bleue et froide, pour forcer cette rencontre.

Plusieurs peuvent alors en témoigner : lorsqu’il apparaît, notre « ami » le requin semble avoir une irrésistible envie de se faire les dents sur la cage. Mais pourquoi ?

Et bien la réponse est toute simple, le requin est capable de détecter l’émission de champs électriques !

Les ampoules de Lorenzini : des organes détecteurs chez le requin

L’anatomiste italien Stephano Lorenzini a découvert des pores présents sur le museau des requins et des raies. Il leur a donné le nom d’ampoules en raison de la structure tubulaire qui prolonge ces pores, constituant un organe sensoriel. En effet, chaque tube relié à un pore se termine par une « petite poche bulbeuse » (l’ampoule) d’où émerge un nerf.

Alors que la fonction de ces ampoules restait inconnue, c’est durant les années 1960 qu’un biologiste anglais, R. Murray a mis en évidence que ces organes jouent le rôle de câbles électriques, ou plus précisément, de détecteurs de champ électrique.

Électricité et vivant

Et oui, chaque organisme vivant possède un champ électrique. Par exemple, un petit poisson peut émettre un champ de 1nV/cm. [1]

Neutre ou très faible, il faut donc être parfois très près pour pouvoir le détecter.

Mais revenons à nos moutons ! Ou plutôt aux requins !

Le requin peut détecter ce petit poisson puisque ses ampoules sont sensibles à un champ électrique de l’ordre de cinq milliardièmes de volt par centimètre, soit 1 AV/cm ou 0,1nV/cm. Cela est valable pour la roussette, un petit requin qui détecte les champs à une distance de 15 cm.

D’après Douglas Fields, chercheur à l’institut de la santé à Bethesda, aux Etats-Unis, cela correspondrait à l’intensité d’un champ engendré par une pile de 1,5V dont le pôle (+) serait à une distance du pôle (-) équivalente à celle entre Marseille et Alger, c’est à dire 754 km ! Et nos amis les requins captent, sur cette distance, que « la pile » débite ou non. Impressionnant pas vrai ? Cela est vrai pour les grandes espèces. Plus l’espèce est petite, plus le périmètre de détection des ondes se rétrécit.

Il faut savoir que dans l’eau, l’amplitude du champ électrique est presque 1000 fois inférieure à celle de l’air. Alors que l’homme les détecte uniquement à l’aide d’appareils de mesures très précis, le requin, lui, est capable de repérer le moindre changement de polarité d’un champ électrique émis dans le milieu. En effet, une telle modification dans son périmètre de détection titille ses fameuses ampoules. Et donc, notre propre champ électrique les attire !

Plongée avec les requins : on ne risque rien ?

Lors d’un rendez-vous organisé avec un requin, en plus de la bouteille d’oxygène pour respirer, il est prévu d’entrer dans une cage.

Les matériaux utilisés pour la conception de ces accessoires transmettent aussi des ondes électriques qui vont chatouiller les ampoules des squales. En effet, les cages en acier contiennent du fer, un élément réagissant fortement avec les champs électromagnétiques et les attirants à lui. Libre à vous de vous en persuader en plaçant un aimant sous une feuille de papier et par-dessus de la limaille de fer !

Lors de ces rencontres, pour s’assurer que les touristes aperçoivent les requins, des appâts sont jetés à l’eau. Comme l’odeur du sang attire les requins, ils se dirigent vers le lieu de rencontre. Une fois sur place, le prédateur ressent les ondes générées par les plongeurs et donc se rapproche davantage. Ajoutez à cela le titillement induit par la cage ou les bouteilles, le plongeur se retrouve alors nez à nez avec une belle rangée de dents !

Afin de minimiser ces approches parfois trop impressionnantes, notamment lorsque la plongée est effectuée dans le cadre d’études des fonds marins, certaines équipes envoient des champs pulsés. Ils vont irriter les ampoules de Lorenzini des requins et les inciter à s’éloigner.

Monsieur le requin n’est pas tout à fait assoiffé de sang mais juste attiré par les champs électriques. Finalement, c’est un peu comme nous par l’odeur d’une pizza !

Attirés par les champs électriques oui, mais pas que. Sachez qu’une nouvelle méthode pour attirer les requins blancs semble efficace : brancher du AC/DC !


La passion des requins blancs pour AC/DC par Gentside

Références :

  • Streltsov et Khomskii, Covalent bonds against magnetism in transition metal compounds, PNAS (2016), 113 p 10491-10496
  • Courty et Kierlik, Le sens électrique des poisons, Pour la Science (2009), 375, p 96-97
  • Fields, Le sixième sens du requin
  • Kalminj, The electric sense of sharks and rays, J.Exp.Biol (1971), 55, p 371-383
  • Reportage
  • Échanges avec Marieke Desender, chercheuse au département de morphologie de l’Université de Ghent, Belgique

[11nV = 10-9V et 1AV = 10-10V


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