Parlons peu parlons Science

Kevin : spécialisé en parasitologie et écotoxicologie

Profil : Sanchez-Thirion Kevin – Parasitologie et écotoxicologie à l’UMR CNRS 7360 LIEC (Laboratoire Interdisciplinaire des Environnements Continentaux) de Metz.

Sur Twitter : @ZombieGammarid

Curiosités scientifiques


1. Quel sujet étudiez-vous ?

Sur le papier, je travaille sur les effets combinés de l’infection par les acanthocéph… Oui bon c’est un peu indigeste, renommons cette thèse : « Zombis, cookies et heavy metal, la vie compliquée des gammares dans les rivières ».

En résumé, je m’intéresse à une petite crevette de rivière (le gammare, absolument) qui est l’hôte d’un ver parasite directement sorti d’un film de science-fiction : un parasite manipulateur, ou parasite zombificateur (comme dans Stargate, The Faculty, ou même La 5ème vague…). Le parasite s’installe dans le gammare, puis se met à influencer son comportement : il le rend solitaire, follement attiré par les grands espaces lumineux, et lui fait trouver l’odeur de poisson vraaaiment géniale. Tout ça augmente les chances du gammare de finir effectivement dans l’estomac d’un poisson, de rencontrer des congénères, et d’y trouver l’amour (oui, les poissons sont basiquement des boîtes de nuit à parasites).

Mais les parasites, même s’ils sont fantastiques, ne sont pas les seuls stress auxquels sont exposées mes chères crevettes, et c’est ce qui fait la spécificité de ma thèse : j’étudie les effets combinés des parasites et d’autres facteurs, comme la pollution au cadmium (un métal lourd ; heavy metal) ou la nourriture à disposition, sur la manière dont les gammares survivent et s’alimentent. Je m’intéresse tout particulièrement à leurs choix en termes de quantité et de qualité de nourriture, en leur préparant des cookies plein de bonnes choses, à base d’algues et de petits vers, entre autres.

2. Quels sont les enjeux impliqués (sociaux, politiques, économiques, scientifiques) à ces recherches ?

Les gammares ont un rôle essentiel dans les rivières. Ce sont des détritivores, c’est-à-dire qu’ils se nourrissent de tout ce qui y traine (feuilles, algues, autres gammares) ; ce sont des nettoyeurs aquatiques, en quelque sorte. Et ils sont les proies de beaucoup d’autres espèces, pour qui ils rendent disponible tout ce qui était contenu dans leur propre alimentation.

Du fait de cette place centrale, tout ce qui les impacte influence aussi profondément le fonctionnement de l’écosystème tout entier.

Sauf que la grande majorité des études qui s’y intéressent se penche sur un seul stress, sans tenir compte des interactions possibles. Tout l’intérêt de mon travail (et c’est la tendance générale actuelle, l’ANR qui le finance s’appelle quand même « Multistress ») est de tester les effets des impacts combinés, avec parfois de sacrées surprises à la clef. Au-delà du challenge scientifique, il s’agit aussi d’attirer l’attention sur les effets méconnus de la combinaison de facteurs bien souvent liés aux activités humaines (pollution, augmentation de la température, eutrophisation, etc), qui peuvent complètement transformer un écosystème, rarement de manière positive.

Envie d’en savoir plus

3. Depuis combien de temps avez-vous commencé votre thèse ?

Je suis à mi-chemin, là, ce qui fait que je suis dans la période « Aaaaaah, j’ai pas encore traité ces données, pis les stagiaires arrivent, et je dois préparer ce colloque, gniii ! », mais pas encore dans la phase de folie insomniaque qui caractérise la troisième année.

4. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à initier une thèse ?

Et bien, juste après mon bac, j’ai passé un certain nombre d’années à gouter aux joies de la vie active, puis je me suis dit que tant qu’à faire des horaires impossibles pendant des années, autant le faire pour quelque chose qui me stimulerait vraiment. D’où la recherche, et donc la thèse, qui permet d’aller aux frontières de la connaissance (souvent à tâtons dans le noir), et d’atteindre le sésame qu’est le poste d’enseignant-chercheur. Ah, et pour manger, aussi, les emplois juste après un master scientifique en évolution n’étant malheureusement pas légions.

5. Pourquoi cette thèse en particulier ?

Si l’histoire habituelle est « j’ai toujours voulu bosser là-dessus ! », je dois admettre que je suis arrivé un peu par hasard dans la recherche sur la manipulation parasitaire : j’étais vraiment intéressé par le comportement animal et l’évolution, mais c’est le stage de Master 1 à Dijon qui m’a fait découvrir à la fois les gammares et ces parasites. Là par contre ça a été le coup de foudre : un stage de Master 2 sur la même thématique (« Mais comment ces parasites s’y prennent-ils donc pour zombifier leur hôte ? Essayons de voir les effets d’un dérivé du Prozac. »). Mon labo actuel lançait une thèse l’année suivant la fin du Master, en collaboration avec Dijon, et le coté impact des polluants était à la fois complètement nouveau et parfait dans la continuité.

6. Pouvez-vous décrire une journée « type » de votre travail ?

C’est assez variable, en fait, disons que j’ai plusieurs types de journées :

La biblio, c’est checker et lire les nouvelles du jour via ResearchGate, les flux Rss des revues de presse, des journaux, des blogs et des sites scientifiques (y compris évidemment #3PS !), etc. ou bien plein de publications avant de préparer une expérience.

Le terrain, c’est une journée d’expédition dans une ou plusieurs rivières, avec passoires pour chasser le gammare et waders (des salopettes imperméables au top de la mode et du bon goût).

Le labo, c’est prendre les gammares en photo, préparer les solutions de cadmium, faire les dosages de l’eau, les tests comportementaux, entretenir les gammares du moment, récolter les cultures d’algues et en faire des cookies, et aussi, faire des disques de feuilles à l’emporte-pièce, la base de l’alimentation… tellement de disques…

Et puis il y a les formations à suivre, les cours à donner, et… argh… la rédaction des publications et du manuscrit de thèse.

7. Et après la thèse ?

Idéalement, maitre de conférences, j’aime beaucoup l’idée d’allier recherche et enseignement (même si on découvre rapidement la part sombre de touuute la paperasse administrative). Mais avant ça, ça signifie un certain nombre d’années de post-doctorat, une excellente occasion de faire de la recherche dans d’autres pays.

8. Un livre à conseiller aux curieux de votre thématique ?

Disons « La malédiction du cloporte » de Christine Cousteau et Olivier Hertel. Il contient des tas d’histoires passionnantes sur les parasites, et est suffisamment court pour tenter mêmes les apprenti·e·s bibliovores. Il y a aussi les articlesfousde Sophie Labaude, ou en vidéo, le Ted Talk absolument fantastique de Ed Yong sur la manipulation parasitaire (wow).

9. Contribuez-vous d’une quelconque façon à la promulgation de la Science en dehors de votre travail ?

Pas jusqu’à il y a peu, mais cette année j’ai enfin sauté le pas et participé à « Ma thèse en 180 secondes », une expérience absolument géniale qui motive à expliquer autrement ses recherches.

Pouvoir parler de parasites en utilisant des concepts de science-fiction est une idée qui me hantait déjà depuis un moment, et je suis en train d’achever des articles qui permettent d’aller plus loin sur ce terrain. Il existe tellement de parasites méconnus, et tellement de chefs-d’œuvre de la SF qui en sont proches si ce n’est directement inspirés…

10. Une petite anecdote atypique pour nos lecteurs ?

Mmh, en M2, je travaillais sur le rôle de la sérotonine dans la manipulation parasitaire et devais utiliser, entre autres, deux produits pharmaceutiques. Ca a toujours surpris quand je racontais que je donnais du Prozac et du Viagra à des crevettes pour voir si ça les transformait en zombie.

Pendant une semaine Kevin a tweeté sur le compte La Bio au Labo : un autre moyen de découvrir son travail !


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 324 / 166255

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Témoignages  Suivre la vie du site A la Recherche de..  Suivre la vie du site Parasitologie et écotoxicologie   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License